Tu me disais que c’était un hasard, et j’étais jeune, jeune de choses qui m’étaient insaisissables pourtant je ne savais pas ce qu’il y avait de hasardeux dans la vaisselle rompue au sol, dans ce regard dont tu me glaçais parfois ou encore du bruit de cette porte que tu faisais claquer sans arrêt, j’amasse ces idées dans un tas difforme et je me souviens que même alors la pluie n’avait plus de hasard, je pouvais toujours la prédire, celle qui m’endormait et celle de mes yeux robinets, encore aujourd’hui je sais toujours quand elle arrive et quand elle repart.
Et sous la pluie, les bras de Morphée, mais dans mes rêves j’arrête d’imaginer ce à quoi le monde pouvait bien ressembler.

Des successions d’images comme celles-ci j’en ai plein la tête, des amas de lieux et de personnes, de la couleur d’une robe, à la position des mains, pourtant je suis incapable de retenir une date d’anniversaire, un évènement historique, apprendre un texte par coeur, l’heure d’un rendez-vous, de retenir les films et les séries que j’ai vus, j’oublie l’essentiel de mes lectures, mais je sais toujours où j’ai lu un livre et qui était là. Mon cerveau s’anime en images, je les attrape, les catégorise parce que j’ai résisté aux mondes en les tordant, en me narrant de nouveau.
Cette semaine, nous parlions avec un ami de notre désarroi face à la fascisation du pays —du monde— et de notre lassitude à lutter, ou plutôt à ne plus savoir comment lutter, de phrases en idées et de cigarettes en cafés, nous constations une incapacité collective à imaginer autre chose que le système capitaliste dans lequel nous évoluons. Je me suis retrouvée des dizaines de fois, au milieu de conversations politiques et à chaque fois que j’évoquais une alternative à la situation actuelle, on me rétorquait “non mais c’est pas possible”, j’ai toujours pris un plaisir espiègle à répondre “ ce dont on parle n’a aucun impact sur le réel, on peut l’imaginer, là tout de suite, rien ne nous en empêche ”. J’étais intimement convaincue que la résignation dont nous étions nombreux à faire preuve venait de là, ne plus s’autoriser à inventer, à imaginer. L’action nous semble-t-elle trop complexe, lointaine, comme un lieu abandonné à l’enfance que l’on a plus revisité ?
Je suis rentrée chez moi, j’ai repensé à notre discussion, cette question me triturait le cerveau depuis longtemps, parce que j’écris, avec une empreinte forte du réel, mais jamais totale. J'avais envie de m’appliquer à moi-même ce besoin impérieux d’imaginer, d’inventer de nouveaux mythes. Ce sentiment me collait à la peau : l’action d’inventer et d’imaginer était chez moi sommaire, voire inexistante. Je m’immobilisais dans le silence à la recherche d’une réponse, d’une solution et puis finalement lasse, je me suis levée de mon canapé et une des images de ma galerie a surgi à la place de la question qui me donnait du fil à retordre. Un souvenir triste, puis un souvenir heureux et j’ai fait ce que j’ai toujours fait, j’ai laissé l’image en état dans la galerie mais j’ai brodé une fin qui me heurtait moins, quelque chose qui finissait par un rire et du souvenir heureux, un instant suspendu, une histoire qui ne finit jamais, un été où le soleil ne se couche pas, que rien ne pourra jamais interrompre. Alors que je faisais ce jeu mental qui m’est pourtant quotidien, je me suis dit que j’avais un rapport à la mémoire qui est toujours en surplus. Je ne me contente pas de penser mes souvenirs, je les incarne, je leur tord le cou, parfois pour me guérir, parfois pour me griser et c’est aussi comme ça que j’écris, je sélectionne des images pour mieux m’en amuser, pour les matérialiser ou les déposséder. 
Il faut se souvenir des choses, les mémoires comptent, il faut les chérir et les préserver mais se souvenir ne doit pas être antinomique de l’action d’imaginer. Rêver à soi, rêver aux autres, s’autoriser des dénouements heureux, des lendemains joyeux, c’est cultiver des imaginaires dont nous aurons besoin demain. Peut-être que penser en dehors du système c’est déjà ça, c’est s’autoriser à garder un pied dans le réel mais de progressivement s’en écarter, en ajoutant de la substance neuve, en s’autorisant à faire s’étendre dans nos têtes les moments où l’on fait groupe différemment, où autre chose se passe, refuser que l’on nous refuse de rêver, pour progressivement recoloniser nos esprits, pour que germe un monde que l’on n’aurait même pas pu imaginer.
Et sous la pluie, les bras de Morphée, mais dans mes rêves j’arrête d’imaginer ce à quoi le monde pouvait bien ressembler, puisque j’ai tout réinventé.